France soir (2) - 26/04/08

Roland Desbordes, président de la CRIIRAD : « On nous a menti » Physicien de formation, Roland Desbordes fait partie des membres fondateurs de la Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité (CRIIRAD).

FRANCE-SOIR. A-t-on pu mesurer précisément l’impact de Tchernobyl sur la santé ? Quelles sont les dernières conclusions de vos études ? ROLAND DESBORDES. Sur la France, Tchernobyl, c’est forcément quelques milliers de victimes, même si c’est une évaluation très approximative. D’un côté des spécialistes affirment que les conséquences du nuage sur la France n’a eu aucune incidence, de l’autre, des associations de malades du cancer de la thyroïde notamment nous disent qu’entre 50.000 et 100.000 personnes sont concernées. Mais dans la mesure où aucune étude épidémiologique n’a jamais été réalisée dans notre pays, personne ne peut rien dire de concret ni dans un sens ni dans l’autre. Aucune, depuis vingt-deux ans ! L’INVS – l’Institut national de veille sanitaire – a réalisé une évaluation épidémiologique mais en partant des cartes anciennes où les contaminations au sol sont sous-évalués. Il y a quinze jours, l’Autorité de sécurité nucléaire a sorti une carte qui est enfin conforme aux nôtres. Les becquerels ont été consommés dans l’alimentation, combien, où, comment ? C’est ce qu’il faudrait déterminer.

Il n’est donc pas possible aujourd’hui de connaître la vérité sur l’incidence de la catastrophe de Tchernobyl en France ? Il faudrait lancer une grande étude épidémiologique pour le savoir. Aussi, les malades de la thyroïde ont raison de porter plainte contre l’Etat, pour connaître la vérité. En 1986, nous n’avons pas été dans un Etat de droit, en laissant consommer aux gens des produits contaminés au-delà des normes. Le lait, le fromage… C’est d’abord pour les enfants que les limites ont été dépassées. En mai, juin et juillet, des taux records dans les plantes aromatiques sauvages ont été relevés, dans le thym notamment. Les bêtes dans les pâturages ont ainsi été contaminées, tout comme les végétaux à large feuille tels que la salade, les épinards… Puis l’herbe, les foins, qui ont été consommés dans l’hiver. Lait, viandes, fromages… Les mesures restrictives sévères auraient dû être prises à ce moment-là, comme ce fut fait en Allemagne, en Suisse, en Italie. Si cela avait été fait, nous n’aurions pas, avec les malades de la thyroïde, porté plainte contre l’Etat. Mais on nous a menti. Nos autorités avaient les chiffres de la contamination et ont volontairement caché ces chiffres. Et les perquisitions effectuées par la justice ont permis de confirmer ce que l’on savait : les niveaux étaient importants, comparables à nos pays voisins. La radioactivité ne connaît pas les frontières !

Dans certaines régions, se nourrir des produits de la terre représente-t-il encore un danger ? Des zones ont été particulièrement touchées : la Corse, le Vercors, l’Est de la France. Aujourd’hui les champignons sont les seuls produits contaminés de façon significative. Dans le Vercors, nous avons fait des mesures, et ils étaient assez marqués. Le gibier sauvage, comme le sanglier, peut lui aussi être contaminé par les champignons justement. Ces aliments présentent des risques si vous en consommez plusieurs kilos par an.

Les sols français sont-ils encore contaminés ? La radioactivité des sols diminue très lentement. Il reste seulement 1/10 de la radioactivité déposée en surface à l’époque. Beaucoup de radio-éléments, par chance, avaient des durées de vie courtes. Le seul encore présent est le césium 137, qui a une durée de vie de trente ans. On le retrouve aujourd’hui à 20 ou 30 cm de profondeur dans les sols. On trouve quelques traces dans l’herbe et le lait dans certaines régions. Le risque s’est néanmoins éloigné de notre assiette, ça n’a rien à voir avec l’été 86. Mais dans certaines zones, la terre est encore chargée de façon importante comme dans le Mercantour.

Une plainte a été déposée en 2001. Plus de 500 personnes se sont portées parties civiles... La plainte est toujours en cours d’instruction. Nous espérons un procès. Nous voulons que les personnes responsables d’avoir caché la vérité soient sanctionnées. A droite comme à gauche, les hommes politiques n’ont jamais voulu reconnaître le défaut de protection des populations. Ce mensonge doit être reconnu. Le professeur Pellerin (NDLR : ancien responsable du Service central de protection contre les rayonnements ionisants) a d’ailleurs été mis en examen en 2006 et entendu mardi dernier par la juge Marie-Odile Bertella-Geffroy.

Virgine Belle