Ouest-France - 26/04/08

Tchernobyl : champ d’herbe amère

Editorial par François Régis Hutin

Voici vingt-deux ans aujourd’hui, le 26 avril 1986, Tchernobyl explosait. Quand je m’y étais rendu, en 1994, j’avais été marqué par cette zone morte à jamais : maisons abandonnées, volets claquant au vent, wagons de chemins de fer à demi-enterrés pour éviter leur rayonnement. La ville de Pripyat (26 000 habitants), où habitaient les ingénieurs de la centrale, avait été entièrement évacuée en catastrophe.

Sur le pignon d’un bâtiment abandonné, on pouvait lire en lettres gigantesques : « Le parti de Lénine, force du peuple, nous mène au triomphe du communisme. » La centrale Lénine, où trônait encore la statue du leader communiste, n’était plus qu’une sorte de dôme sale et rouillé : le sarcophage construit à la hâte pour bloquer les radiations. Des milliers de soldats de l’Armée rouge furent irradiés là. Combien sont morts ? On l’ignore encore aujourd’hui. Ils ont donné leur vie pour l’humanité sans toujours le savoir, car on ne les avait pas assez prévenus et prémunis contre le danger.

En ce printemps de 1994, la nature était riante ; en réalité, elle était piégée. « Ne quittez pas le macadam de la route, m’avait-on dit, car les radiations arrêtées par l’humus seraient libérées par vos pas. » La zone était isolée par une clôture que, parfois, les sangliers parvenaient à franchir. En fouillant le sol pour se nourrir, ils s’irradiaient eux-mêmes. On s’efforçait de les abattre avant qu’ils ne repartent pour éviter qu’ils ne diffusent la contamination. Les gens qui travaillaient là autrefois, dans les kolkhozes environnants, étaient heureux et plus aisés qu’ailleurs. On vantait la sécurité, la propreté, le calme du site devenu soudain un enfer. Huit cents points de stockage de déchets nuisibles avaient été constitués, sans véritable protection, pour recevoir des milliers de mètres cubes d’équipements et de morceaux radioactifs de la centrale. Des ruisseaux étaient contaminés et rejoignaient les affluents du Dniepr, puis la mer Noire. Le photographe Vladimir Reipik était sur les lieux six jours après l’explosion. Quelques années plus tard, il avait perdu toutes ses dents. C’est lui qui avait pris la première photo du réacteur explosé. Il fut interdit de la diffuser pour éviter la panique de la population.

Un symbole

C’est seulement en septembre dernier, alors que le sarcophage fuit depuis le début, qu’on a enfin trouvé l’accord, les techniques et l’argent pour en construire un nouveau, en cinquante-trois mois, qui devrait durer cent ans (1). Il aura fallu attendre plus de vingt ans pour commencer à sécuriser réellement ce lieu maudit.

À l’approche de cet anniversaire, le philosophe Jean-Pierre Dupuy s’inquiète : « Tchernobyl est le symbole de l’avenir énergétique et environnemental de la planète, c’est-à-dire de l’avenir de l’humanité » (2). Depuis, au drame proprement dit, s’ajoute la sournoiserie de ce mal irradiant, qui est partout et nulle part. Jean-Pierre Dupuy voudrait rendre visible cette invisibilité.

Mais on constate aussi une invisibilité statistique concernant le nombre de victimes directes et indirectes de la catastrophe. Jean-Pierre Dupuy critique vivement « les faux raisonnements dont se sont rendus coupables les experts en catastrophes nucléaires ou en radioprotection ». Ils ont minimisé le nombre des victimes le réduisant à quelques milliers. Or, Georges Charpak, Prix Nobel de physique, estime que « Tchernobyl aura fait des dizaines de milliers de morts ».

Enfin, ajoute Jean-Pierre Dupuy, « si une explosion nucléaire, mais pas seulement thermique, avait eu lieu, alors la ville de Kiev aurait disparu de la carte, l’Europe serait devenue inhabitable pour une durée indéterminée ». Le philosophe conclut que ce n’est pas parce que cela n’a pas existé qu’il est permis de considérer ce danger comme irréel. Et il ajoute : « Il se peut que le nucléaire civil soit une solution provisoire au problème de l’énergie et des changements climatiques..., mais nous ne voulons pas de la survie à n’importe quel prix. » La question est donc, plus que jamais, d’arriver à un degré de sécurité maximal. Mais il s’agit aussi de savoir s’il est possible d’entrer plus avant dans le nucléaire civil sans risquer, au nom de la sécurité, de priver notre société de libertés que nous jugeons essentielles.

(1) Ouest-France, « Un nouveau sarcophage pour Tchernobyl », 18 septembre 2007.

(2) Esprit, mars-avril 2008.