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Voges Matin

Roland Desbordes : "Vingt-quatre ans après Tchernobyl, la radioactivité est toujours là"

Cela fait 24 ans que le nuage de Tchernobyl est passé au-dessus de la France, en s’arrêtant. Et aujourd’hui, en dehors des commémorations qui ne rassemblent que peu de monde, on n’en parle plus beaucoup.

Pourquoi ?

"Le côté délicat, c’est le côté sanitaire. Il a été difficile de faire reconnaître aux autorités françaises les réalités des retombées. On a mis vingt ans à y arriver. Il a fallu attendre 2006 pour que, sur les sites officiels français, on trouve des cartes qui soient acceptables. Les cartes de l’époque n’ont toujours pas été remises en cause, et d’ailleurs, elles ne figurent plus sur les sites."

Quel est le bilan aujourd’hui du passage du nuage ?

"Les limites de doses de radiation ont été dépassées en zone rurale et dans l’est de la France en 1986. Non seulement, on n’a pas retiré les produits du commerce à l’époque, mais on n’a pas incité les gens à restreindre leur consommation de lait par exemple. On aurait dû prendre des mesures comme dans les pays voisins, comme l’Allemagne, la Suisse et l’Italie. Il n’y a aujourd’hui pas de polémique dans ces pays-là alors qu’en France, la polémique rebondit tous les ans."

En quoi consiste l’action de la Criirad aujourd’hui ?

"Nous avons déposé un recours contre la justice en mars 2001 avec au départ une trentaine de personnes malades de la thyroïde. Aujourd’hui, nous en sommes à 640 personnes, dont des gens de l’est de la France. J’ai vu la juge d’instruction la semaine dernière. Le dossier est toujours en cours d’instruction. La mise en examen du professeur Pellerin qui orchestrait en quelque sorte la "désinformation" est intervenue en 2006. II était très bavard au départ, mais ensuite il ne s’est plus présenté aux convocations du juge. Je pense que c’est pour éviter de mettre en cause les responsables politiques de l’époque. Malgré des pressions, la juge, qui dépend du pôle sanitaire du tribunal de grande instance de Paris, n’a jamais accepté de classer le dossier."

Dans les Vosges, on a découvert en 1996 que le nuage ne s’était pas arrêté la frontière grâce à la fameuse affaire du sanglier radioactif..

"Oui, grace notamment à un militaire qui passait sa visite d’incorporation dans la marine et qui dépassait les doses. Il était chasseur, ramasseur de champignons et on a fait des recherches à Saint-Jean-d’Orrnont. Du coup, il y a eu toute une série de contrôles dans la région. L’IPSN a même fait une opération héliportée qui a permis de remettre pas mal de choses en ordre. Mais depuis, on a enterré l’affaire".

Qu’est-ce que vous avez fait, à la Criirad, comme mesures ?

"On a fait un atlas publié en 2000 où il y a des mesures dans les Vosges et dans le Jura. Dans le massif vosgien, on n’atteint pas les records de France, mais on n’en est pas loin. On fait des mesures ponctuelles également à la demande de particuliers".

Est ce qu’il y a encore un danger aujourd’hui ?

"Aujourd’hui, le césium 137 se situe à 20, 30 ou 40 centimètres de profondeur dans les sols. Il perd la moitié de sa radioactivité tous les trente ans. Il ne se situe plus en surface, surtout en ce qui concerne les champignons des prés. Il se situe en dessous de la zone de mycelium, Par contre, en ce qui concerne les sols forestiers, le césium a tendance à descendre beaucoup moins vite."

Propos recueillis par Katrin TLUCZYKONT

Le sanglier radioactif

- 30 novembre 1996 : lors d’une partie de chasse, les "nemrods" de Saint-Jean d’Ormont abattent douze sangliers. La viande d’un des sangliers est analysée et elle contient beaucoup trop de radioactivité.

- 18 février 1997 : La Liberté de l’Est révèle l’affaire.

- 20 février 1997 : deux experts de l’OPRI (office de protection contre les rayons ionisants) arrivent dans le village.

- 4 mars 1997 : On apprend que les sangliers ne sont pas les seules victimes. Un appelé du contingent de Senones et plusieurs membres de sa famille amateurs de champignons présentent des valeurs élevées.

- 18 mars 1997 : Les mesures de l’IPSN mettent en évidence l’existence d’une tache radioactive étendue aux teneurs élevées de césium.

- 16 avril 1997 : les experts de l’OPRI s’installent dans la salle des sports de Saint-Jean d’Ormont afin de taire des mesures corporelles sur la population.

- 17 avril 1997 : un hélicoptère de la sécurité civile survole le massif à la recherche de « taches de léopard » radioactives.

- 29 avril 1997 : les experts rendent leurs conclusions dans les Vosges, les niveaux sont trois fois supérieurs à la moyenne.

- Novembre 1998 : les Verts Lorraine réclament une étude indépendante de la radioactivité. En Alsace notamment ce genre d’études a été confiée à la Crirrad, laboratoire indépendant. Mais en Lorraine, c’est l’ALQA, satellite de la Région qui se chargera de l’étude. Ce qui provoque une polémique.

Le nuage de Tchernobyl a déposé dans les sols vosgiens du césium 137, du césium 134 et de l’iode 131, qui avait seulement une durée de vie de cinq jours. Par contre, le césium lui reste dans les sols. Les concentrations étaient extrêmement importantes dans certains endroits escarpés du massif en fond de talus, là où arrivent les eaux de ruissellement.

Triste anniversaire à Saint-Dié

C’est à Saint-Dié, à 8 km du lieu de la découverte des sangliers radioactifs de Saint-Jean d’Ormont (lire ci-contre), que ’Vosges antinucléaire’ a choisi de passer le ’Tchernobyl Day’, nom donné aux multiples actions organisées cette semaine en France pour l’anniversaire de la catastrophe de 1986. Au nombre d’une trentaine hier soir sous la tour de la Liberté, les membres de "Vosges antinucléaire" n’ont pas vraiment versé dans le registre de la commémoration. « Car pour nous, ce n’est pas le 24e anniversaire de l’explosion de Tchernobyl, c’est le début de la 25e année de la catastrophe » explique le porte-parole de l’association, Stéphane Maimbourg, selon qui l’accident de la nuit du 25 au 26 avril continue de produire de funestes conséquences. "Neuf millions de personnes dont trois millions d’enfants vivent dans la région et consomment des aliments contaminés." Collée à une table de camping, une affiche stipule "Tchernobyl tue toujours". « Nous n’en sommes qu’au début, il y en a pour 300 ans », reprend Stéphane Maimbourg.
Un homme se joint à la conversation "N’allez pas croire que ça ne peut pas se reproduire." Roi de l’actualité la semaine passée, le nuage de cendres islandais inspire les manifestants "Il faut s’imaginer cinquante-huit nuages comme celui-là, mais ce ne seront pas des cendres à l’intérieur..." Cinquante-huit nuages, soit exactement le nombre de réacteurs qui fournissent à la France son électricité. "Si un incident survient à Cattenom (Mosellel ou Fessenheim (Bas-Rhin), les Vosges en subiront les conséquence, insiste le porte-parole soulignant qu’un éventuel nuage radioactif ne s’arrêtera pas aux limites géographies du département... "En France, on relève deux incidents par jour."
A travers Tchernobyl, c’est toute la filière, civile et militaire, qu’ont stigmatisée hier les opposants vosgiens qui, comme d’autres en France, appellent à l’arrêt progressif de toutes les centrales, persuadés que d’autres énergies sauront s’y substituer. "Dans le monde, EDF vend aujourd’hui plus de centrales au gaz que de centrales nucléaires." Au milieu des militants, Pistil, un "chansonnier bio" venu d’Ardèche, déclare n’être alimenté en courant que par un panneau solaire. Ses textes engagés ont rythmé la fin de soirée, autour du film "Le Sacrifice" projeté dans un barde la ville.

Dam.B.